Saison #8TER – Nos maisons apparentées
DU 1 NOVEMBRE 2025 AU 30 AOÛT 2026Visuel officiel de la saison #8TER Nos maisons apparentées
Photo : Les Tanneries – CACIN, Amilly
Le projet artistique Nos maisons apparentées, développé par le centre d’art contemporain Les Tanneries à Amilly, prend appui sur l’histoire et la matérialité singulières de l’ancien site industriel reconverti en lieu de création. Les Tanneries, marquées par des usages successifs — production, abandon, réappropriation —, constituent un espace où les oeuvres ne sont pas seulement exposées mais vécues, en relation étroite avec l’architecture, les matières, les lumières, l’acoustique et la mémoire du lieu. Chaque exposition est pensée comme un espace à habiter, dans lequel le regard se construit au contact des oeuvres et de leurs conditions d’apparition.
Au coeur de la programmation artistique se trouve la notion d’apparentement, entendue non comme filiation directe ou classification, mais comme un ensemble de liens, de proximités et de correspondances — visibles ou invisibles — entre les artistes, les oeuvres, les formes, les gestes et les contextes. Les mises en regard opérées au fil des expositions instaurent des voisinages entre des pratiques, des temporalités et des récits hétérogènes, relevant à la fois de l’histoire de l’art, des histoires sociales, économiques, politiques et des conditions matérielles de production.
Cette approche privilégie une conception ouverte du sens : l’oeuvre ne se donne pas comme un objet clos, mais comme une proposition relationnelle, toujours située, qui engage activement le regardeur. Le sens se construit dans l’expérience, dans l’épreuve du lieu et dans la circulation entre les oeuvres. Il émerge de pratiques et de formes de vie concrètes avant toute stabilisation conceptuelle, faisant de l’exposition un espace de pensée en acte.
Les Tanneries s’inscrivent ainsi dans une tradition critique qui valorise les configurations de sens, les usages et les voisinages plutôt que les définitions fixes. À l’image des « airs de famille » de Wittgenstein, les oeuvres se répondent par des r essemblances partielles, des échos formels, symboliques ou sensibles, sans qu’un principe un ique ne vienne les unifier. Ces mises en regard produisent des réseaux de significations où le sens naît de la relation plutôt que de l’identité.
Cette logique relationnelle est également historique : les apparentements s’inscrivent dans des régimes de savoir et de visibilité spécifiques, tels que les décrit Michel Foucault. Les voisinages entre oeuvres et formes sont rendus possibles par des configurations discursives et culturelles plus larges, qui déterminent ce qui peut être vu, dit et pensé à une époque donnée. Dans cette perspective, le projet se rapproche de la méthode de voisinage et de montage d’Aby Warburg, où la juxtaposition des images fait surgir des constellations signifiantes, révélant des survivances, des migrations de formes et des tensions à travers le temps.
Chaque exposition aux Tanneries devient ainsi un champ de relations, un espace de montage où les oeuvres dialoguent entre elles et avec le lieu, prolongeant et transformant la perception des expositions précédentes. Les mises en regard successives construisent une continuité non linéaire, faite de déplacements, de reprises et de reconfigurati ons, dans laquelle l’histoire de l’art est pensée comme un tissu de relations plutôt que comm e une succession de styles.
Pris ensemble, ces travaux dessinent une constellation de maisons apparentées : des manières d’habiter le monde diverses, précaires et parfois contradictoires, reliées par une attention commune aux processus, aux matériaux et aux relations. L’exposition devient alors un espace d’expérimentation esthétique et politique, où l’apparentement o uvre à une réflexion sur l’habiter contemporain — fondée sur l’échange, la porosité et la reconnaissance d’une communauté de formes et de présences, de sens et de valeurs, dans un monde traversé par l’incertitude.
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HOMMAGE,
Claude Pasquer, Galerie Haute,
du 1 er novembre 2025 au 4 janvier 2026.
Toute exposition relève d’une mise en espace « transitionnelle » qui évoque l’hospitalité qui est la sienne, dans l’entièreté de ses sens possibles : là même où, « dans un mouvement oscillant entre donner et recevoir, l’hospitalité est simultanément perçue comme un bienfait retrouvé et une pertesubie. Elle symbolise la maison retrouvée tout autant que la maison perdue » (1) .
Le silence règne désormais dans l’atelier du peintre.
Sa parole ne peut plus être sollicitée. Elle se fait manque.
L’approche historisée du travail du peintre reste à demeure.
À ce titre, Hommage ne peut être qu’une mise en regard. La possibilité d’un apparentement se joue entre des formes abstraites produites, découvertes soigneusement déposées et regroupées par affinité protocolaire, entre des corps formatés – héritage d’une nécessité de fuir l’expressivité individuante – conservés comme autant d’états de fait d’une idée de la peinture pensée pour être sans exprimer, pour être sans représenter, pour être sans signifier.
L’apparentement s’engage dès l’atelier, puis s’opère au fil des rangées alignées, dans le passage d’un étage à l’autre, dans l’étendue d’une œuvre établie sur 60 ans et se faisant l’architecture de tant de constats établis.
Une réalité concrète, déterminée en chaque réalisation, est en ces lieux déposée. Ces accumulations forment l’histoire d’une continuité d’intentions continuellement re-signifiées, d’engagements systémiques à la re-éprouver, une autre fois, une nouvelle fois.
Dans la rigueur des traits répétés, dans la finesse des aplats, dans la justesse des découpes, la précision d’exécution se fait manifeste et un plan est établi, une charte énoncée : l’effacement du geste se fait dans la dextérité d’une mise en œuvre desformants plastiques. Au-delà des limites mêmes des surfaces peintes – pourtant étendues jusqu’à la tranche – la dynamique se prolonge, dans l’assemblage et la combinaison des œuvres produites. La peinture se fait système (2) , les corps-modules sont en perpétuel devenir, aptes à laisser poindre toutes les figures possibles, toute une vie-logique à l’œuvre. Chaque état de fait se fait étape dans une reconstruction maintenue des conditions d’une nouvelle émergence.
Hommage est en cela une forme d’apparentement de réalités issues de contextes distincts, de temps disjoints – possiblement plutôt asynchrones – dans l’ombre des journées rythmées par les gestes répétés, par leurs suspensions aussi, le temps d’un regard. Le temps d’observer, sur la surface travaillée, les traces des présences plus enfouies, premières, colorées, recouvertes, silencieuses. Cette hétérogénéité d’états ne déroge pourtant pas à la cohérence très établie constitutive du principe même de partition que l’artiste a conçue et qu’il décline tout au long de son parcours. La partition des espaces, le pari de leurs équilibres, la maitrise deleurs dispositions sur les surfaces peintes – mais aussi l’architecture construite par leurs distributions à même le mur d’exposition, dans le dialogue né de leurs aperçus dans les espaces d’expositions – sont constitutifs du cheminement proposé du regardeur.
L’apparentement se fait donc projection : rendre hommage au geste – ce qui se noue entre des pratiques picturales distinctes, une intention première ou un parti-pris artistique établi – défini par Claude Pasquer, jusque dans l’accrochage des séquences,recouvrements établis minutieusement par l’artiste. Jusqu’à faire citation d’un dispositif d’exposition pensé par l’artiste pour une exposition en 2004 (au sein de la Maison de la Culture de Bourges – et resitué quasi littéralement dans la galerie haute des Tanneries).
Au cœur de Nos Maisons Apparentées , projet artistique du centre d’art contemporain, l’hospitalité donnée à la création artistique répond à sa grande diversité, pour être propice au renouvellement des conditions d’émergence du geste artistique, comme du regardqui s’y porte, contemporains l’un à l’autre dans une expérience commune : une expérience artistique. Dans cette quête attentive et attentionnée des formes et des histoires se constituent les conditions d’intelligibles et celles de leurs apparentements. Dans lerespect sensible de chacune des formulations, se jouent et se nouent des liens, des rythmes, des lectures, des récits, des phrasés et des dialogues plastiques. Et autant d’envies, de besoins de créations nouvelles autant que d’expérience de temps retrouvés.
L’abstraction porte en elle, sans jamais s’y réduire, ces dynamiques signifiantes. La capacité sans limite des artistes à activer des évolutions, des révolutions formelles, spatiales, logiques ou expressives, a permis de donner à voir, aux Tanneries, par laprésentation des univers artistiques emblématiques les conditions d’une hospitalité propre à l’œuvre abstraite. Nombre d’expositions collectives et individuelles (de Janos Ber à Richard Long, de Vincent Barré à Bruno Rousselot ou encore les Simonnet) ont participé de cette « histoire des formes » (3) et la présence de Claude Pasquer vient résonner aussi à ce titre en entame de la saison #8Ter (2025/2026).
Éric Degoutte, commissaire d’exposition
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(1) Extrait de Nos Maisons Apparentées , Eric Degoutte, texte de présentation du projet artistique et culturel des Tanneries
(2) En référence à Marcelin Pleynet – Système de la peinture – Essai, Seuil 1977
(3) Exposition inaugurale du centre d’art contemporain (septembre 2016 – mars 2017).
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Cette exposition a été rendue possible par un appui financier exceptionnel de la Région
Centre-Val de Loire. Elle s’inscrit dans le cadre du Festival AR(t]CHIPEL, un évènement « Nouvelles Renaissance(s) » porté par la Région Centre-Val de Loire, en collaboration avec le Centre Pompidou.
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SHOOTING STAR,
Boris Chouvellon, Grande Halle,
du 22 novembre 2025 au 12 avril 2026.
Pour cette nouvelle saison artistique, la saison #8TER, Nos Maisons Apparentées (1) se font aussi mondes éclatés. Les éléments parsemés, les formes combinées, les gammes chromatiques, les matières rapprochées fondent, au rythme des assemblages, desesthétiques convoquées, autant d’espaces recouvrés que de lieux projetés, de paysages énoncés que d’états des mondes suggérés, de corps déposés ou mis en scène, entre ruines et utopies, souvenirs et préfiguration, silence et partition.
La Grande Halle a résonné à nouveau des bruits de chantier. Le crépitement des électrodes, les crissements des disques entamant les métaux, le bourdonnement des moteurs électriques des chariots élévateurs et des nacelles, le brassage du mortier ont accompagné la mutation des matières, l’assemblage des formes dissociées, dans un tohu-bohu mécanique ponctuellement percé par les voix poussées par l’équipe au travail.
Ces appuis sonores furent nécessaires pour maintenir audibles les appels, les consignes, pour former dans l’antre gris de béton retentissant, une chambre d’écho où les voix humaines s’accordaient pour mieux gouverner les corps à l’ouvrage. Pour mieux les coordonner et lever d’un seul mouvement, déplacer d’un seul élan les éléments à suspendre, à recomposer et reconstruire. L’édification d’une architecture en étoile, magnifiée en transept grêle, en une forme encore tremblée, s’est signifiée par-delà l’alignement des piliers enbéton, au-delà des corbeaux aujourd’hui émoussés, écornés, sur lesquels en d’autres temps, des ponts roulants crissaient alimentés par de semblables moteurs électriques.
Dans l’instant, le lieu est empreint de calme et de tranquillité. Le silence et l’immobilité y prédominent. Les formes présentes semblent figées et s’exposent au regard. Un regard lucide, possiblement désenchanté, mais aussi probablement déjà en action,disposé aux possibles convocables. À l’image des anges prenant position sur les corbeaux de béton des piliers de la Grande Halle, devenus perchoirs. Ces anges aux ailes désireuses observent ces mondes éclatés, ce corpus d’assemblages engagés, offertsdans l’état de délaissement né d’un chantier suspendu, possiblement arrêté. Potentiellement réactivable à tout instant.
Les puissances génératrices – humaines ou électriques – se sont tues.
La fée électricité malicieuse semble avoir délaissé le site, une nouvelle fois, laissant l’architecture fonctionnaliste, en l’occurrence, dans le souvenir de formes de vies – telle celle de Sisyphe – hier inconditionnellement adossées à l’émergence de biensproduits, aujourd’hui passagèrement associées, formant temporairement société pour la mise en œuvre d’une utopie artistique, mobile et recomposable.
Cette puissance humaine génératrice fut nourrie des intentions premières, des rêves d’action, des utopies approchées dans des maquettes prélimi-naires, des formes ouvertes en devenir, là où l’état des choses est en priorité de l’ordre de l’état d’étude, là où dansla continuité de
Yona Friedmam (2) et de Guy Rottier (3) , de Ant-Farm, Archigram ou de Vito Acconci, il était bon d’aller du mot à l’action, de l’action à l’architecture, du geste à l’utopie.
Les lumières crépitantes des électrodes ont-elles préfiguré les guirlandes effilochées d’un playground s’effaçant la nuit venue, la fête bruyante suspendue, dans le souvenir d’un toboggan qui s’effiloche peu à peu.
Sont-elles les derniers scintillements d’un lieu désaffecté, passé de mode, dans l’ombre des nouvelles lumières et paillettes d’un système spectaculaire toujours plus prometteur ?
Sont-elles des lucioles d’une pensée corsaire (4) ?
Il nous faut naviguer entre ces pôles, observer ces voûtes immatérielles qui les chapeautent, les apparentent, avec le regard d’un enfant et celui d’un astronome suivant une même étoile filante.
Éric Degoutte, commissaire d’exposition
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(1) Intitulé du projet artistique et culturel du Centre d‘art contemporain d’intérêt national
(2) De septembre 2025 à Mars 2026, le Frac Centre-Val de Loire propose une exposition de Yona Friedman, figure visionnaire de l’architecture mobile, intitulée Des villes pour vivre.
(3) D’octobre 2017 à avril 2018, les Tanneries ont présenté, dans le cadre de la 1 ère Biennale d’architecture d’Orléans, l’exposition Guy Rottier, architecture libre en collaboration avec le Frac Centre-Val de Cette exposition fut l’enjeu d’aborder le principe d’une création ouverte, braconnière et mutante, porteuse d’utopies critiqueset d’approches poétiques qui dialoguent activement avec Shooting Star de Boris Chouvellon.
(4) En référence à l’article de Pier Paolo Pasolini, “ il vuoto del potere in Italia ” – paru il y a tout juste cinquante ans dans le Corriere della Sera , le 1 er février 1975.
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L’INTIMITÉ DES TEMPS,
Claire Trotignon,
Verrière et Petite galerie,
du 22 novembre 2025 au 1 er février 2026.
Sous les ciels incertains de l’automne ou de l’hiver à venir, au moment où le parc environnant, les bords de rivière et les grands arbres s’effaceront au cœur de brumes annoncées, là où toute vision de ces mondes extérieurs s’altèrera dans l’effet demoirage d’une humidité finement perlée à même les vitres froides, il sera donc l’heure de cheminer dans L’intimité des temps.
Le trouble visuel né de la surface embuée du verre se fera l’expression de souffles de vie, l’empreinte des respirations ajoutées de formes vivantes qui bruissent aux alentours, de part et d’autre de la surface translucide, du seuil invisible qui se constitueet détermine paysage et point de vue. Confrontée à cette planéité opaque, la main pourra venir tracer sur la vitre l’étendue défrichée d’un espace de visibilité, remis à plat certes, mais restant tremblé. Il laissera néanmoins suffisamment paraître des points d’ordonnancement des choses aptes à suggérer plutôt qu’à restituer les mondes environnants.
Sous la grande verrière, le cheminement s’engage dans une réalité agencée et dans l’intimité de ce qu’elle représente. Un apparentement de formes, d’objets, de matériaux semble rendu possible par la présence silencieuse, effacée d’un point de fuiteordonnateur de ce monde éclaté, situé à distance, quelque part dans le champ trouble des extérieurs endormis. Émerge dans cet effet de réalités suspendues, de mises en regard des éléments qui les composent, la part libre du parcours s’opérant, lapossibilité de passer le seuil, d’entrer physiquement dans le paysage composé. De cette expérience propre à chaque visiteur, devenant l’hôte de ce lieu essaimé, nait la restitution d’une image produite, d’un agencement fonctionnel. Ce parcours entamé esttelle la main essuyant le verre, modifiant la structure chimique de l’eau, bousculant ses états : invité à s’immiscer dans le champ de la représentation, le regardeur la détermine, en chaque pas, en chaque point, entre ruine et utopie, progression et prise à rebours, entre allée et retour.
Les topologies induites par Claire Trotignon servent de prétexte et sont l’enjeu d’un rapport narratif libre et affranchi inhérent à l’idée même de paysage.
Débordant la question des ruines, l’éclatement des figures, recomposables à l’envie, semble se jouer de la prétention à la maîtrise, à la mainmise du rapport au monde, pour mieux faire dépaysement.
Diversités, hétérogénéités, morcèlements et substrats constituent un monde en réserve qui est finalement le nôtre. Un espace où l’essentiel est de naviguer et de tirer les bords, régler les voiles pour mieux cheminer et avancer, pour se créer les conditionsd’une lecture en réserve à tout ce qu’il est tentant de poser comme réel immuable, une réalité tangible.
L’apparentement des choses signifie ce seuil tremblé sur lequel se fondent toutes « cosa mentale ».
Dans le basculement des états – à l’image de ceux de l’eau, cette eau qui couvre l’essentiel de notre planète et lui donne corps – se fondent une approche vivante et vivifiante de l’intimité des temps, ceux par lesquels se rythment nos aptitudes à penser etsituer nos représentations, pour être et se positionner à l’orée des paysages et de leurs récits.
Sous la verrière, pour autant, dans le froid de l’hiver, le soleil se lèvera, déterminant les conditions d’un nouveau pari quant à l’invention d’un réel 1 se donnant chaque jour.
Nous y serons pour cela accueillis, dans l’intimité d’un espace apparenté, dans l’atmosphère suave des temps convoqués, convocables.
Éric Degoutte, commissaire d’exposition
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(1) En référence à l’exposition Le réel dispose de son invention , réalisée entre février et mars 2019 dans la Galerie Haute des Tanneries (artistes exposés : Xavier Antin, Léa Beloussovitch, Bernard Calet, Julien Discrit, Vincent Lamouroux, Jérémie Lenoir, Benoit Platéus, Evasriste Richer, Tiull Oesken, Javiera Tejerina-Risso)
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CHAMBRES AVEC VUES,
Florence Chevallier, Galerie haute,
du 7 février 2026 au 12 avril 2026.
Commissariat de Fabrice Bourlez
Si Nos Maisons Apparentées se fondent – sans s’y réduire – en des mondes éclatés, peuvent naitre le sentiment ou l’idée, le besoin ou la nécessité, dans l’immédiateté ou la langueur d’un songe partagé, d’espaces recouvrés, de lieux projetés, de paysagesénoncés comme autant d’états de mondes suggérés, de corps ou d’objets déposés ou mis en scène : entre ruines et utopies, souvenirs et préfigurations, suspensions et émergences révélées. L’apparentement s’y signifie aussi comme seuil tremblé sur lequelse fondent toutes « cosa mentale », dans un rapport obligé à l’image qui surgit.
Chambres avec vues se fait parcours. Le parcours d’une femme, d’une femme photographe, d’une photographe. L’invitation à la visite des lieux, scénographiquement rejoués dans la galerie désormais meublée de l’idée, du besoin, du songe d’unearchitecture suggérée, forme l’image même de ce parcours. Dans l’intimité des lieux, bruissent toutes les maisonnées. Ici, ces vibrations du vivant opèrent dans une polyphonie sourde, mais visuellement perceptible – intelligible – dans l’amoncellement desinstants ajoutés. Ils forment, disposés sur les murs, cette « montre » baudelairienne d’un salon visité qui nous accueille, habitant-passeur d’un temps, dans ces conditions même, alors retrouvé.
Dans le bruissement des maisonnées, se déterminent aussi les moyens de (se) dire. La matière composite des bruits nés des présences familières pare ce lieu où se fonde aussi la parole, le langage – ici photographique – qui s’y travaillent. Dansl’instant. À l’intemporalité du bruissement répond le temps fractionné, la série, la séquence. Et leurs puissances évocatrices. Les traits de lumière traversant la chambre – photographique – façonnent de possibles émergences, des crêtes de sens au seinde l’étendue sonore – pré ? protophrastique ? – d’une langue bruissant. Ces traits renvoient à ceux perçus, en d’autres lieux, au travers des volets : dans le bruit sourd d’un extérieur manifeste, la recherche d’un temps perdu…
Cette force évocatrice intrinsèque du fragment temporel fonde la dimension documentaire de la photographie. Elle borne, détermine les étendues, les espaces comme les durées. Elle « charpente », en des lieus diffus, tel l’outil de construction d’unearchitecture en déploiement, dans la mobilité maintenue des cloisons agencées. Dans la séquence d’une architecture composite, un espace libre, un patio – un ciel ouvert – s’apparente à cela.
Au sein des Tanneries, les architectures se répondent. À l’édification d’une architecture en étoile, magnifiée en transept grêle dans la Grande Halle, forme encore tremblée, signifiée par-delà l’alignement des piliers en béton, s’ajoute, dans la Galerie Haute,là encore, par-delà la charge transférée par les piliers en béton, ce qui se désigne comme les « murs porteurs » des mondes éclatés de Florence Chevallier.
Ces murs s’ouvrent sur une complexité du sensible, du vivant, du réel.
Ils sont – et à tour de rôle – tout aussi obturateurs que corps arrière, mécanisme d’appréhension que surface sensible. Leurs jeux constants réorganisent les intérieurs des mondes investis, réapparentent ce qui les compose.
Une forme de théorème pourrait possiblement traiter de tout cela, entre apparition et apparentement, là où, dans un brin de lumière, dans le grain d’une beauté dévoilée, en chaque temps, en chaque lieu, l’hôte – dans sa dualité profonde d’accueillant et d’accueilli, se jouant entre le monde composite, la photographe, la femme photographe, la femme – révolutionnent les équilibres trop silencieux (1).
Éric Degoutte, programmateur des expositions
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(1) En écho à Théorème , film de Pier Paolo Pasolini, 1968.
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REMERCIEMENTS
Nous remercions l’ensemble des collaborateurs ayant permis la réalisation de cette exposition :
- Les régisseurs : Antonin Decreuse, Jonathan Sitthiphonh, Dexi Tian
- Les stagiaires de l’EREA Simone Veil : Kevin Caugnant, Sarah Regniez
Depuis 2018, l’Établissement régional d’enseigne-ment adapté Simone Veil (EREA Simone Veil) et Les Tanneries s’associent régulièrement pour mettre en œuvre des « chantiers-écoles ». Ces dispositifs permettent aux élèves des différentes filières d’enseignement et de formation, notamment — arts et spectacle ; bâtiment et travaux publics ; environnement et aménagement ; services, immobilier et sécurité — de prolonger l’acquisi-tion de leurs savoir-faire à travers un chantier artistique spécifique.
Chaque chantier-école est l’occasion pour le centre d’art d’organiser, en retour, des actions de médiation auprès des élèves, ainsi que des rencontres avec les artistes, permettant de recontextualiser leurs compétences et leurs projections professionnelles. Cefut notamment le cas avec Florence Chevallier, qui a engagé avec les élèves une discussion riche autour des enjeux de la photographie, du rapport à l’image et des possibilités de libre appropriation par chaque visiteur, savant ou non savant.
Nous adressons nos sincères remerciements aux enseignants, et tout particulièrement à Jacques Laroche, premier régisseur du centre d’art, enseignant à l’EREA qui a favorisé la mise en place de ce partenariat exemplaire. Nous remercions, pour la réalisationde ce projet de chantier-école dans le cadre de l’exposition Chambres avec vues , Alan-Dunis, enseignant à l’EREA Simone Veil, ainsi que les étudiants de deuxième et troisième année de la section Menuiserie Installateur, sans oublier Rose-Marie Roland,enseignante à l’EREA Simone Veil, et ses étudiants de deuxième année de la section Revêtement peinture.
Au titre des chantiers-écoles, les artistes qui ont bénéficié de cet appui sont :
- Anne-Valérie Gasc (2018)
- Éric Baudart (2019)
- Ludovic Chemarin (2020)
- Bernard Rüdiger (2021)
- Abraham Gruzevillegas (2022)
- Marco Godinho (2023)
- Boris Chouvellon (2025)